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L'énergie nucléaire

L'énergie nucléaire aurait évité la mort de 1,84 million de personnes

Auteur : Christophe Magdelaine

Actuellement, le réchauffement climatique et la pollution atmosphérique sont deux problèmes majeurs et planétaires qui ont la même cause : la combustion des énergies fossiles. Ainsi l'atmosphère actuelle contient +/-830 Gigatonnes de carbone dont un quart (+/-200 Gt C) proviennent de la combustion d'énergies fossiles.

Pour y remédier, il existe des solutions de bon sens bien trop négligées : sobriété énergétique, efficacité énergétique et développement massif des énergies renouvelables ou faiblement carbonées, comme le nucléaire. C'est cette dernière source d'énergie très controversée qui est soutenue par deux éminents climatologues.

Pushker Kharecha, chercheur en sciences du climat et James Hansen [1], climatologue tous deux à l'institut Goddard d'études spatiales (GISS) de la NASA proposent une analyse originale des bénéfices de l'emploi et de la substitution de l'énergie nucléaire aux combustibles fossiles.

Dans un article récent [2], ces scientifiques ont donné une analyse quantitative, objective et sur le long terme de l'impact de l'énergie nucléaire sur la santé  humaine (mortalité) et l'environnement (climat). Si plusieurs recherches scientifiques antérieures ont mesuré l'impact global des émissions de gaz à effet de serre (GES) évitées par l'énergie nucléaire, il s'agit sans doute de la première étude qui quantifie la baisse associée de la mortalité humaine et celle des émissions de GES évitées aux niveaux global, régional, et national.

Les auteurs démontrent qu'en se privant de l'énergie nucléaire pour produire de l'électricité il sera encore plus difficile d'atténuer le changement climatique  et la pollution atmosphérique imputables aux activités humaines. Ainsi, si n'y avait pas eu de centrales nucléaires, les centrales thermiques (essentiellement au charbon) auraient produit pratiquement toute l'électricité. Or, la pollution atmosphérique et les émissions de GES des centrales thermiques sont bien plus nocives par unité d'électricité produite que celles des centrales nucléaires [3].

Les bénéfices de l'énergie nucléaire sur la mortalité

Sujet ô combien sensible, les accidents nucléaires graves (Three Mile Island en 1979, Tchernobyl en 1986 et Fukushima en 2011) ne manquent pas de soulever l'opinion principalement à cause de la contamination durable des écosystèmes et des victimes engendrées directement et à long terme.

Pourtant, les deux climatologues, qui se sont appuyés sur des données de production électrique et des facteurs d'émission et de mortalité associés, montrent que malgré les trois accidents nucléaires majeurs enregistrés, l'énergie nucléaire a évité environ 1,84 million de décès dans le monde dans la période 1971-2009. « Au bout du compte, elles sauvent plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de fois plus de vies qu'elles n'ont pu causer de morts » indiquent les scientifiques. En moyenne, chaque année, 76 000 morts par an sont évitées avec une fourchette de 19 000 à 300 000 vies épargnées selon l'année.

Pour obtenir ces résultats, ils ont calculé le nombre de morts liés à l'exploitation des énergies fossiles (mortalité des mineurs et décès liés à la pollution atmosphérique) et l'ont extrapolé à un monde sans énergie nucléaire. Puis, ils ont soustrait les mortalités engendrées par l'énergie nucléaire civile en prenant en compte les cancers dus aux radiations jusqu'aux accidents qui ont touché des travailleurs sur place. Et là les chiffres officiels indiquent que l'exploitation de l'énergie nucléaire de 1971 à 2009 a entraîné la mort de seulement 4 900 personnes :

  • environ 1 800 dans la zone Europe de l'OCDE,
  • 1 500 aux Etats-Unis
  • 540 au Japon
  • 460 en Russie (y compris les anciens états de l'URSS)
  • 40 en China,
  • et 20 en Inde

Il s'agit ici des décès engendrés directement par le nucléaire et dont le résultat a été scientifiquement validé. Pour Tchernobyl, les deux climatologues s'appuient sur le rapport, publié en 2008, du Comité scientifique de l'ONU sur les conséquences des émissions radioactives qui conclut à seulement 43 morts. Alors que des estimations plus récentes et qui se veulent objectives tablent plutôt sur 25 000 morts. Enfin, aucun mort n'est attribué officiellement aux accidents nucléaires de Three Mile Island et Fukushima. 

Les bénéfices de l'énergie nucléaire sur les émissions de gaz à effet de serre

Ainsi, les deux chercheurs ont calculé que l'énergie nucléaire a globalement  permis d'économiser en moyenne l'émission nette de 64 gigatonnes d'équivalent CO2 entre 1971 et 2009, c'est-à-dire 15 fois le volume d'émissions imputables au nucléaire ou l'équivalent de 35 ans d'émissions de CO2 économisées par rapport au charbon pour les Etats-Unis d'Amérique et 17 ans pour la Chine[4] ou encore un peu moins de deux ans d'émissions planétaires de GES. Depuis qu'elle existe, l'énergie nucléaire a permis d'éviter la construction de plusieurs centaines de grosses centrales thermiques au charbon, indiquent Pushker Kharecha et James Hansen.

Ceux-ci ont ensuite estimés le potentiel futur de l'énergie nucléaire en se basant sur les prévisions de production d'électricité nucléaire pour la période 2010-2050 publiées par l'Agence Internationale de l'Énergie Atomique (AIEA), qui tient compte des effets de l'accident de Fukushima [5].

Les deux climatologues ont émis l'hypothèse que les nouveaux projets de construction de centrales nucléaires sont abandonnés et remplacés soit par des centrales thermiques au charbon ou au gaz naturel. Ce scénario d'abandon graduel du nucléaire se traduirait en moyenne par une mortalité supplémentaire de 420 000 à 7 millions de personnes et par l'émission globale de 80 à 240 Gt d'équivalent de CO2  (la fourchette haute correspondant à un scénario « tout charbon »). Ces émissions supplémentaires représenteraient un surplus de 16 à 48 % des émissions de CO2 "autorisées" entre 2012 et 2050 pour rester en deçà des 450 ppm, seuil à ne pas dépasser pour éviter un basculement climatique mondial [6].

Les auteurs sont conscients des inconnues et marges d'erreur possibles mais attirent « l'attention du lecteur sur le fait que nos résultats tant pour la mortalité que pour les émissions de GES évitées pourraient être substantiellement sous-estimées. En effet , nos facteurs de mortalité et d'émission de GES (entre autres raisons) sont exclusivement basés  sur une analyse de l'Europe et des Etats-Unis d'Amérique et donc ne tiennent pas compte du fait que l'électricité produite dans les pays en voie de développement est en moyenne substantiellement plus polluante par unité d'électricité produite que dans les pays développés. »

Gaz naturel ou énergie nucléaire ?

Les résultats des chercheurs permettent également d'arbitrer entre un basculement à grande échelle d'une production au charbon vers une production au gaz naturel ou nucléaire. En effet, bien que la combustion de gaz naturel émette des polluants et des GES moins nocifs que celle du charbon, le gaz est de loin beaucoup plus nocif que l'énergie nucléaire, puisqu'il est associé à une mortalité de l'ordre de 40 fois supérieure par unité d'électricité produite[2].

De plus, selon les auteurs, le fait de basculer au gaz a toutes les chances d'aggraver la situation climatique, pour trois raisons principales :

  1. D'abord, ils estiment que les technologies de capture et de stockage du carbone sont immatures et donc probablement inefficaces.
  2. Ensuite, l'infrastructure électrique possède généralement une durée de vie longue (jusqu'à 50 ans pour les centrales thermiques).
  3. Enfin, les gisements potentiels de gaz naturel (particulièrement les nouvelles comme le gaz de schiste) sont énormes, de l'ordre de plusieurs centaines voire milliers de gigatonnes de carbone [7]. La pollution induite pourrait donc perdurer pendant des siècles.

En conclusion, Pushker Kharecha et James Hansen considèrent que «  l'énergie nucléaire, malgré les différents défis qu'elle pose, comme d'ailleurs toutes les sources d'énergie [8], doit être maintenue et sa part substantiellement renforcée dans la production globale d'électricité pour éviter ou réduire l'impact dévastateur d'un réchauffement climatique et d'une pollution atmosphérique incontrôlés du fait de la combustion des énergies fossiles. »

Notes

  1. James Hansen est l'un des premiers scientifique a avoir alerté le public sur l'influence des activités humaines sur le changement climatique. A 72 ans, il a quitté le GISS après quarante-six ans de carrière et la publication de nombreuses études sur le réchauffement de la planète, une problématique où il s'engage avec militantisme. Dans un e-mail au New York Times, il indique quitter l'agence spatiale pour "pouvoir se consacrer entièrement à la recherche scientifique, mobiliser l'attention des jeunes sur les implications du réchauffement et expliquer ce que la science recommande". (Le climatologue franc-tireur James Hansen quitte la NASA - Le Monde)
  2. Kharecha, P.A., and J.E. Hansen, 2013: Prevented mortality and greenhouse gas emissions from historical and projected nuclear power. Environ. Sci. Technol.47, 4889-4895, doi:10.1021/es3051197.
  3. Markandya, A., and P. Wilkinson, 2007: Electricity generation and health. Lancet, 370, 979-990, doi: 10.1016/S0140-6736(07)61253-7.
  4. Boden, T. A., G. Marland, R.J. Andres, 2012: Global, Regional, and National Fossil-Fuel CO2 Emissions. Carbon Dioxide Information Analysis Center, Oak Ridge National Laboratory, U.S. Department of Energy, Oak Ridge, Tenn., U.S.A., doi:10.3334/CDIAC/00001_V2012.
  5. International Atomic Energy Agency, 2011: Energy, Electricity and Nuclear Power Estimates for the Period up to 2050: 2011 Edition. IAEA Reference Data Series 1/31. Available at http://www-pub.iaea.org/MTCD/Publications/PDF/RDS1_31.pdf
  6. Hansen, J., P. Kharecha, Mki. Sato, V. Masson-Delmotte, et al., 2013: Scientific prescription to avoid dangerous climate change to protect young people, future generations, and nature. PLOS One, submitted.
  7. GEA, 2012: Global Energy Assessment — Toward a Sustainable Future. Cambridge University Press, Cambridge, UK and New York, NY, USA and the International Institute for Applied Systems Analysis, Laxenburg, Austria.
  8. Kharecha, P.A., C.F. Kutscher, J.E. Hansen, and E. Mazria, 2010: Options for near-term phaseout of CO2 emissions from coal use in the United States. Environ. Sci. Technol., 44, 4050-4062, doi:10.1021/es903884a.

Sources

  • Coal and Gas are Far More Harmful than Nuclear Power - GISS / NASA
    Traduction pour notre-planete.info : Michelle Vuillerot
  • Santé: le nucléaire aurait empêché la mort de 1,84 million de personnes - Le Huffington Post